Vient de paraître – 2004

V

Bourdieu, Calle, Bayard, Autour de Breillat, Malcolm de Chazal, François Cusset, Gombrowicz, Monteiro, Schefer, Scarpetta, Vila-Matas, Mauriac, Catherine Robbe-Grillet, Segalen

 

Vient de Paraître n°16 (mars 2004)

Roland Barthes : La préparation du roman I et II
Cours et séminaires au Collège de France (1978-1979 et 1979-1980).
Texte établi, annoté et présenté par Nathalie Léger
Seuil-IMEC
480 p, 25 E, ISBN 2-02-047845-5

La récente exposition Roland Barthes du Centre Pompidou avait marqué, dans le contexte Restauration-Spectacle que l’on sait, l’acmé d’un véritable revisionnisme en histoire littéraire, visant à dissoudre le premier (sociologue) et le second (sémiologue) Barthes dans le dernier, hédoniste indifférent à la modernité dont il avait été le grand compagnon de route (je renvoie à Vient de paraître n). L’édition savante du troisième et dernier cours au Collège de France (1978-1979 : soit entre la mort de la mère et la sienne propre le 26-3-80, contemporain des Chroniques du Nouvel Observateur -du 19-10 au 18-12 1978 – et de La chambre claire, roman dissimulé de l’amour filial) aurait pu être occasion de rouvrir le dossier, de démontrer que la situation est plus compliquée que ne le dicte la nouvelle vulgate : l’œuvre de Roland Barthes fonctionne plus selon le modèle de la spirale que des tables rases successives.

Occasion manquée, regrets qui ternissent le bonheur de retrouver le « grain » de cette voix parlée-écrite sur près de cinq-cent pages – qui n’est jamais aussi grand que lorsque Barthes cite le présent : l’éditrice, excellente, de ces cahiers s’en tient, sauf très rares mentions induites par les citations, à l’œuvre seule et encore, au « style » plus qu’à l’« écriture » (à la situation de La préparation du roman dans le champ littéraire de la fin des années 70, dans le contexte de la « fin des avant-gardes », pourtant évoqué page 381 par exemple). Il eut été plus juste de penser le dernier Barthes à partir des catégories élaborés contre-tout contre Sartre, par le premier (Le Degré Zero de l’Ecriture, 1953), qui pose les fondements d’une sociologie interne de la littérature. Je m’explique : Barthes publie Sollers écrivain en 1979. Lequel Sollers publie sept ans durant l’abstrait Paradis en feuilleton dans Tel Quel (en volume en 1981) puis passera au figuratif Femmes (1983) – dans lequel figure aux côtés de ceux de Lacan (Fals) et Althusser (Lutz) un tombeau de Barthes (Werth). Dante, Proust, « le milieu de la vie » lié à la mort de la mère, les haikai « conjonction d’une vérité et d’une forme », Tolstoi même… toutes les références du cours qui nourissent le « fantasme de roman » ne sont pas réductibles à leur jeu dans l’œuvre seule, dans l’œuvre close.

A signaler, une recension de ce livre par Antoine Compagnon dans Critique (novembre 2003, 10,50 E, ISBN 2-7073-1823-X) et au Seuil, la publication du premier recueil des conférences du Centre Roland Barthes (dirigé par Julia Kristeva)

 

Pierre Bourdieu : Esquisse pour une auto-analyse
Raisons d’agir, coll Cours et travaux
142 p, 12 E, ISBN 2-912107-19-9
Actes de la recherche en sciences sociales n° 150
Regards croisés sur l’anthropologie de Pierre Bourdieu

Seuil
96 p, 12E, ISBN 2-02-062823-6
Pierre Vidal-Naquet : Le choix de l’histoire
Arlea
122p, 14 E, ISBN 2-86959-645-6

Rien ne serait plus bête que de voir dans ce dernier livre (inachevé) de Pierre Bourdieu (1930-2002) un testament. Ce serait céder à l’« illusion biographique » (titre d’un célèbre article de 1985), aux fausses évidences de « la vie ». « Comprendre c’est comprendre d’abord le champ avec lequel et contre lequel on s’est fait ». Une sociologie du singulier est possible mais là plus qu’ailleurs, l’objet exige d’être construit. Déjà dans Homo Academicus, Leçon sur la leçon, Choses dites, Méditations pascaliennes, « PB » avait abordé aux rivages de lui-même mais restait à distance de ses premières années. Celles-ci apparaissent en filigranne dans Le bal des célibataires (trois articles qui rapatrient l’ethnologie kabyle sur le Béarn natal, que son fils Emmanuel vient d’adapter au cinéma et qu’on retrouve dans la dernière livraison d’Actes) : Esquisse est composé alors qu’il est en train d’en mettre au point le texte définitif. S’agissant de Bourdieu, la question « autobiographique » pourrait se formuler ainsi : comment Leibniz (le « point de vue de tous les points de vue », rappelé dans le dernier cours du Collège de France Science de la Science et reflexivité) peut-il rendre raison de sa genèse, de sa trajectoire (« l’amplitude de mon parcours dans l’espace social »), du Rousseau qui l’a précédé, l’a permis, s’y est coulé et y perdure – le porte-à-faux, l’habitus clivé, la double distance… évoqués dans le livre ?

Esquisse procède par cercles concentriques et zig-zag temporels : le champ des années 1950 tel qu’il s’offre à un normalien philosophe et le choix de ce qu’incarne Georges Canguilhem contre tout ce qui se totalise sous le nom de « Sartre » ; de 1956 à 1960, la conversion algérienne du philosophe à la sociologie sur fond de guerre, les liens avec Raymond Aron, les rapports ambivalents avec Lévi-Strauss, le combat contre la sociologie dominante de Paul Lazarsfeld ; le « transfuge fils de transfuge », le Bearn de l’enfance et les parents, l’horreur de l’internat à Pau. Je citais l’auteur des Confessions : des évenements percent sous le récit, et des humeurs qu’une nouvelle rédaction auraient peut-être polies ou accrues… Comme Les régles de l’art ripostent à L’idiot de la famille, Esquisse répond aux Mots, à la fable de l’autoengendrement du créateur incréé. Mais la tendresse est immense pour Sartre, et au passage le « couple » Sartre-Aron justement récusé. Surtout, dans ce texte dénué de toute l’intimité ordinaire des « autobiographies » courantes, la mention page 93 d’un « malheur très cruel », « désolation intime du deuil solitaire » vers le « début des années 50 » – qui semble excéder toute sociologie, sidère ; la tentation (psychanalytique de bistrot) est grande d’y relier l’aveu obsédant de la « répulsion » du culte de Sade et de sa postérité, versus la confidence surprenante de l’identification à un tailleur de pierre médieval auteur d’un « accouplement » caché aux regards. Comme si cette Esquisse interrompue livrait presque à l’insu de son auteur, soudain, une image dans le tapis inattendue et inatteignable de l’œuvre entière, et passait par éclairs du côté de la « littérature » (Flaubert, le gout de « vivre toutes les vies » : Rousseau dans Leibniz ?)

Bourdieu et la littérature : aux Presses de la Sorbonne, L’écrivain, le savant et le philosophe (Eveline Pinto dir, 270 p, 22E, ISBN 2-85944-498-X) regroupe des études sur Flaubert, Zola, Musil, Woolf, Huxley, Gombrowicz, Drieu, Beckett, Cadiot dont la théorie de Bourdieu est le cœur évident. Par ailleurs, Arlea réunit quatre textes « autobiographiques » d’un exact contemporain de « PB » (l’Algérie les réunit), l’hélleniste et historien militant Pierre Vidal-Naquet : Pourquoi et comment je suis devenu historien, Esquisse d’un parcours anticolonialiste, L’affaire Audin par les tracts, Sur une commémoration (du résistant François Verdier). Aux antipodes d’une « ego-histoire » engluée dans « l’illusion biographique », de rencontres d’amis en rencontres de textes, le récit d’une trajectoire entre Jaurès et Platon, marquée originellement par l’affaire Dreyfus et la Shoah, apparemment beaucoup plus aléatoire que celle de Bourdieu, un autoportrait en structuraliste existentiel. Au pivot de cette vie parallèle à celle de Bourdieu, l’article de Chateaubriand contre Napoléon en 1805, lu par Vidal-Naquet en 1945…

 

Roland Brasseur : Je me souviens encore mieux de Je me souviens
Le Castor Astral
362 p, 20 E, ISBN 2-85920-544-6
PNA Handschin : Déserts
POL
220 p, 19 E, ISBN 2-86744-976-6
Marcel Benabou : L’appentis revisité
Berg international
94p, 9 E, ISBN : 2-911289-61-7
Valérie Mréjen : Eau sauvage
Allia
94 p, 6, 10 E, ISBN 2-84485-136-3

Dans Vient de paraître 14, je commentais le vif débat entre les partisans de Bernard Magné et les amis de David Bellos qui avait occupé tout l’été le site de l’association Georges Perec sur Internet autour du pamphlet à plusieurs voix Antibiotiques. Mise en récit biographique (illusion ?) contre autobiotexte. Sous-titré : Notes pour Je me souviens de Georges Perec à l’usage des générations oublieuses et de celles qui n’ont jamais su, la somme de Roland Brasseur peut être lu comme une immense note en bas de page de la biographie de Bellos. Qui éclaire l’autobiographie de tout le monde de Perec, une sorte d’anti-Recherche du temps perdu : les choses communes, le tissu d’une époque, l’après-guerre. Autrement dit, le contraire des « j’aime, je n’aime pas » de Barthes par Barthes en 1975, qui ne témoignent que d’un corps singulier, d’un « style ». A la sortie du Brasseur, on saura tout sur le bronze de Barbedienne de Huis-Clos, Tim, le Gaffiot ou Dop dop dop…

Moins convaincante en revanche, la préface ou l’auteur « se souvient » qu’il a assisté au spectacle de Sami Frey au théatre Mogador le 20 janvier 1989, et justifie son entreprise par la crainte que ces choses ne tombent dans l’oubli. On peut à rebours se demander si quand tout sera oublié, d’autres significations n’apparaitront pas, si ce n’est pas de cela que témoigne justement le travail de Sami Frey. Et autrement le manque central : n’oublions pas que Je me souviens est entre autres une réponse ironique et dérisoire au « Zakhor », l’imperatif juif de mémoire. Heritage de Perec : sa vie de contemporain capital posthume justifierait à lui seul une section de Vient de paraître. Parmi les dernières parutions : l’extraordinaire Deserts de PNA Handshin, un livre de ritournelles (de trois types : « résolution, cluster, torsion ») comme généré par un téléspectateur-ordinateur-derviche tourneur… Chez Allia, le troisième opus de Valérie Mréjen, après Mon grand-père et L’agrume, petite-fille de Nathalie Sarraute autant que fille de Georges Perec (et petite sœur de Sophie Calle) : après Mon grand-père et L’agrume, la litanie des injonctions du père. Marcel Benabou dans une nouvelle collection (oulipienne) de Berg rassemble quant à lui neuf textes dont un fictif chapitre cent de La vie mode d’emploi, écrit pour un hommage en revue de mars 1982 : L’appentis revisité qui croise nombre de personnages issus de l’œuvre. Une des phrases les plus étonnantes de ce petit livre est la confidence qu’avant 1982, il était loin de se douter du rôle du manque dans l’œuvre de son ami : à elle seule, elle en dit long sur les métamorphoses dans la réception de l’œuvre avant et après 1978 (La vie mode d’emploi) et 1982 (la mort prématurée)

 

Sophie Calle : M’as-tu vue ?
Catalogue
Centre Georges Pompidou – Editions Xavier Barral
444 p, 49,90 E, ISBN 2-84426-220-1 et 2-915173-01-X
Douleur exquise
Actes-Sud

M’as tu vue ? : l’affiche de l’exposition du Centre Pompidou (mars) figure Sophie Calle dans le cabinet d’un opticien ou d’un ophtalmologiste (vous et moi, le spectateur). Dans Le danseur de Maitre Kraykowski, la premère nouvelle qu’il ait écrite (1926), Witold Gombrowicz imaginait, à la Dostoievski, un homme recevant son identité d’un autre ce qui le menait à l’implosion. Esse est percipi. Si Dieu (l’Autre) est mort, le purgatoire c’est les autres. De cela, exemplairement témoigne l’œuvre de Sophie Calle – selon des modalités qu’analyse Yves-Alain Bois (surveillance, exhibitionnisme, absence, procuration) : l’exposition tient lieu d’épilepsie… En 2004, « l’artiste à la première personne » (Alfred Pacquement) rebat les cartes de l’œuvre depuis 19 (selon le classement suivant : filatures, enquetes, disparitions ; chambres d’hotel, nuit blanche et autres histoires vraies ; petits jeux et cérémonies ; voyages ; absence et manques). Malgré une consternante étude qui fait de Calle le symbole du « retour de l’auteur » (si l’Autre est mort, l’auteur aussi, le moi de Sophie est discontinu), le catalogue est une somme. A lire après les volumes publiés ces dernières années chez Actes-Sud : Doubles-jeux 7 vol, L’absence 3 vol, Les Dormeurs, L’Erouv de Jerusalem, Des histoires vraies + 10. Le tout dernier, Douleur exquise, longtemps différé, relate une histoire d’amour avec un autre artiste, peintre

Au centre de l’exposition, le lit, la chambre… Au centre de Sophie, une question : ce défaut d’identité, comment le comprendre ? Elle qui est un bon écrivain (et qui en inspira de moins bons, d’Auster à Rolin…) est en effet la petite sœur de Georges Perec ou Romain Gary… M’as tu vue ? : sur la façade du Centre Pompidou, sur la couverture du livre l’expression acquiert un second sens : cette exposition est l’occasion pour l’artiste d’une métamorphose : devenir people, non plus artiste mais star façon télé entre Emmanuelle Beart et Loana, flotter dans l’imaginaire social. Les magazines féminins prolongent l’exposition. Et dans Beaux-Arts, l’éloge par Christine Angot, et le numéro spécial des Inrockuptibles élaboré avec Grégoire Bouiller. Après Sartre, Warhol… (si l’Autre est mort, l’auteur est dissous, le moi de Sophie s’est évaporé). Au passage et sur le même thème, on peut signaler l’extraordinaire premier film en forme de fable de Siegrid Alnoy : Elle est des nôtres (2003) qui a pour synopsis le nerf de Crime et Chatiment : mais là ou la vraie Sophie Calle passe du jugement dernier des autres à celui des médias, l’héroine de fiction, travailleuse interimaire à l’identité intérimaire, s’intègre au monde social (les nôtres) par le meurtre gratuit… «La société c’est Dieu» écrivait Durkheim (cité par Pierre Bourdieu)

 

Claire Clouzot : Catherine Breillat, indécence et pureté
Cahiers du cinema
190 p, 23 E, ISBN 2-86642-285-6
David Vasse : Catherine Breillat, un cinéma du rite et de la transgression
Complexe-Arte
222 p, 24,90 E, ISBN 2-87027-999-X
Préface de Catherine Breillat
Michela Marzano : La pornographie ou l’épuisement du désir
Buchet-Chastel
294p, 20 E, ISBN 2-283-01935-4
Ruwen Ogien : Penser la pornographie
PUF, coll Questions d’éthique
174 p, 16 E, ISBN 2 13053867 3
Michel Jeanneret : Eros rebelle
Seuil
326 p, 22E, ISBN 2-02-041687-5

A l’automne, sur la scène du théatre Fontaine rue Fontaine à Paris (atmosphère alcôve et adultère bourgeois, quartier des « petites femmes de Paris »), la comédienne Marie Matheron faisait entendre la puissance spinoziste du texte de Catherine Millet (« on ne sait pas ce que peut un corps »). Contradiction intime de la mise en scène, confusion qui est celle-même de la « nouvelle pornographie » -pour reprendre l’heureux titre d’un médiocre roman – qui plus est à l’heure d’un retour à l’ordre moral très prégnant (4 fevrier 2004, interdiction aux mineurs de Ken Park de Larry Clark) : nouvelle religion sexuelle participant de celui-ci, ou nouveau matérialisme aux multiples incarnations… C’est une contradiction et une confusion analogue mais inversée qui travaille Catherine Breillat, son film Anatomie de l’enfer (sorti le 28 janvier) qui adapte son sixième livre, Pornocratie (Dénoël) et ses interpretes, Rocco Siffredi et Amira Casar. D’un côté (la querelle des images), elle semble gagner une bataille de la liberté, celle des noces du cinema ordinaire et de cinéma porno. Anatomie a la structure d’une fable -entre Bataille et Duras (Madame Edwarda, La maladie de la mort) : une femme recrute un homosexuel pour qu’il la « voit » (déjà le bataillien Une vraie jeune fille en 1976 -cité dans Anatomie de l’enfer – tentait de « se voir »). De l’autre (la liberation des femmes) ?

« On ne nait pas femme, on le devient » écrivait Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe (1949), contestant bien au-delà de Freud (Conférence sur la féminité) que l’anatomie soit un destin, anticipant 1967 (la pilule) et 1968 : la dissociation du plaisir et de la reproduction. Dans le film, au contraire, Bataille et Duras se trouvent rejetés dans l’immemorial, nulle histoire, nulle géographie des corps (l’érotisme est approbation de la vie jusque dans la mort… de l’autre) : l’anatomie enferme. L’Homme, grand H, finira par rejeter la Femme, grand F, dans l’Atlantique, faute de pouvoir se mesurer à ses abimes. La sexualité se trouve ramenée à la generation, l’art aux règles (la déjà célèbre scène de l’infusion menstruelle). Pour le dire autrement, Catherine Breillat confond le tableau de Gustave Courbet qui est d’abord un portrait érotique (le « con de Jo » l’Irlandaise, comme il y a la « Joconde ») avec son titre qui n’est pas de Courbet : L’origine du monde. Dans Anatomie, autant que le ressac du « vieil océan », la voix off ressasse l’intemporel. Deux livres sur Catherine Breillat en font office également. Celui de David Vasse, universitaire, ne prend aucune distance avec la religiosité de son objet. Celui de Claire Clouzot, proche de la cinéaste, retrace film à film le « décalogue » de Breillat, « auteur autiste », « errante de la chair », née en 1948 à Niort, son univers entre comte de Lautréamont et plage des Landes, sa masculinité, le complexe lien à sa sœur. « Dans la mise en film du sujet du désir, tout fait ventre » (Clouzot)

A vrai dire, aucun des deux ne resitue le « paradoxe de Breillat » (icône de liberté – discours de régression) comme il le faudrait dans les perspectives ouvertes par Michel Foucault dans La volonté de savoir (197) sur l’histoire de la sexualité au XXe siècle : le sexe devenu lieu de vérité en lieu et place des arts erotiques (rien à voir par exemple entre Millet et Breillat). Ni ne l’éclaire dans la courte durée de la « querelle des images » depuis 1975 (le X), aucune réflexion sur ce qu’a pu déplacer l’involontaire trilogie Kubrick-Despentes/Trinh-Ti-Brisseau (Eyes wide shut, Baise-moi, Choses secrètes : l’image de la jouissance comme ressort de l’intrigue et non, naiveté de Breillat, un acteur importé du porno). Au même instant, une vague de travaux universitaires éclot sur la « nouvelle pornographie ». Après un numero de la revue Cités (aux PUF), deux essais philosophiques symétriques à signaler : celui de Marzano très continental réaffirme avec habilité et vraie connaissance de son objet, les classiques distinction entre bon erotisme et mauvaise pornographie…celui d’Ogien s’il tient à distance son objet, déploie son humour analytique anglo-saxon dans l’analyse des énoncés moraux anti-pornographiques. Je rappelais Foucault : Michel Jeanneret, qui en discute les presupposés, après un volume sur le corps du 16è (Perpetuum mobile, métamorphose des corps et des œuvres de Vinci à Montaigne, Macula 1997), poursuit avec Eros rebelle son enquète au17è

 

Marc Fumaroli : Chateaubriand. Poésie et terreur
De Fallois
798 p, 27 E, ISBN 2-87706-483-2

De Marc Fumaroli, son collègue au Collège de France, Pierre Bourdieu écrivait, commentant La diplomatie de l’esprit. De Montaigne à La Fontaine (Hermann, 1994) : « Il est certain que l’historien, converti en éthnologue, nous a entrainé bien loin des tristes lieux communs du culte scolaire des « classiques » » (Liber n° 20). Le plus grand spécialiste du Grand Siècle, pourfendeur moins convaincant de « l’Etat culturel », s’inscrit cette fois-ci dans le sillage des travaux de Paul Bénichou sur le sacre des écrivains. Victor Hugo n’avait pas tort de désirer être « Chateaubriand ou rien » : Chateaubriand (1768-1948) ou le tournant entre Ancien et Nouveau régime, entre Ancien et Nouveau monde, hobereau breton nourri de Rousseau, récapitulant dans son immense laboratoire, tous les genres du passé de Saint-Augustin à Saint-Simon, inventeur avec son « point de vue d’outre-tombe », sa « poétique du sublime » (sa « méthode » dit Fumaroli au sens de Descartes, qui naturalise l’Histoire) de toute la littérature moderne jusqu’à nous (de Proust et Conrad à Blanchot)

Experience fondatrice : la Terreur de 1792-1794 (d’ou le titre, et la face de Gorgone de la couverture). Qui suscite l’Essai sur les revolutions (1797), germe selon Fumaroli des Mémoires d’Outre-Tombe (imaginéées à partir de 1803, écrites de 1811 à 1846). Re-né : l’originalité de Fumaroli par rapport à l’image convenue du Chateaubriand émigré de Londres est de le rassembler poésie, théologie et politique, et de démontrer que jamais il n’est réactionnaire, rêvant d’un Retour (en amont). Anti-Maurras par anticipation, partisan d’une monarchie constitutionnelle. Nous voici loin du « grand paon » de Julien Gracq – et du Grand Pan de Jean d’Ormesson, loin également de Roland Barthes élisant Rancé plutôt que René… La dernière section du volume est consacrée à la confrontation à cinq « contemporains capitaux » : Ballanche, Mme Récamier, Napoléon, le roi de France, Tocqueville. A son tour, Marc Fumaroli signe un livre-monde, une encyclopédie qui superpose couches de temps, allers-retours et digressions érudites… Un « Louvre de lecture » (Francis Ponge sur les Mémoires d’Outre-tombe)

 

Amos Gitai : Mont-Carmel
Gallimard
92p, 19,50 E, ISBN 2-07-076105-3
Serge Toubiana (avec Baptiste Piegay) : Le cinéma d’Amos Gitai
Cahiers du cinéma
200 p, 23 E, ISBN 2-86642-225-2

Dans Alila, le dernier film d’Amos Gitai, on comprend que les immigrés asiatiques vont, plus que les nouveaux arrivants russes déstabiliser les données du « conflit du Moyen-Orient ». Il y a des grands cinéastes (artistes, écrivains) tout court, il y a des cinéastes grands car « nationaux », autobiographes d’une nation ; l’un n’empèche pas l’autre. Ce n’est pas tout : ces derniers peuvent être des cinéastes de frontière, traversées par toutes celles qui se chevauchent dans leur pays. Amos Gitai, né en 1950, est de ceux là, comme autrement Eyal Sivan (Izkhor, Un spécialiste) – on peut penser à Andrej Wajda qui joue ce rôle depuis un demi-siècle en Pologne. Né en 1950, Gitai raconte dans tous ses films les métamorphoses de l’identité israélienne, la problématise, l’anticipe. Le livre de Serge Toubiana est pour l’essentiel composé d’un entretien qui parcourt les cinquante films réalisés depuis 1980. Et notamment la trilogie fameuse : Devarim, YomYom, Kaddosch. Chez Gallimard, Gitai parcourt en poète et en photographe, son territoire originel, la ville cosmopolite d’Haifa, modèle réduit d’Israêl, et l’histoire de son père Munio architecte formé au Bauhaus arrivé en 1935 et de sa mère Efrania née sur place à l’époque ottomane

 

Raymond Queneau : Cher Monsieur-Jean-Marie-mon-fils
Gallimard
300 p, 24,90 E, ISBN 2-07-073293-2
Dessins, gouaches et aquarelles
Préface de Dominique Charnay
Buchet-Chastel, Les cahiers dessinés
168 p, 28 E, ISBN 2-283-01950-8

« Je me souviens » de la publication du Journal de Queneau : des coquilles philosophiques de l’édition (Hegel pris pour Heidegger) et surtout de la stupeur des amis de l’écrivain. Pour une fois et s’agissant d’un « grand écrivain », preuve était administrée que le plus intime d’un créateur est l’œuvre et non le Journal. Que l’immense novateur pouvait s’accompagner d’un petit bourgeois, dévot banal de toutes les chapelles Poldève. Paradoxe : c’est un peu le même interet que présente la correspondance avec sa « progéniture » qui deviendra peintre (1938-1971). Queneau vacancier et visiteur de musées y ressemble à ses personnages kojéviens d’après la fin de l’histoire, plus qu’à Flaubert ou Sartre. Des dessins illustrent le livre. Chez Buchet-Chastel simultanément, un bel album de la collection Les cahiers dessinés reproduit une part des cent dessins et six-cent gouaches et aquarelles réalisés entre 1946 et 1952 (une exposition en 1949 ?). Et dans une longue introduction, Dominique Charnay relate les rapports de Queneau avec la peinture : la fascination initiale pour un tableau (morbide) de Jean-Paul Laurens : L’interdit (1875) et les liens avec Masson, Michaux Hélion, Miro, Torres-Garcia, Kahnweiler, Lascaux, Prassinos, Chaissac, Dubuffet

 

Vient de paraître n°17 (juin 2004)

Pierre Bayard : Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ?
Editions de Minuit, coll Paradoxe
174 p, 15 E, ISBN 2-7073-1866-3

« Ce livre vise à tenter de comprendre les raisons pour lesquelles la méthode de lecture que j’ai inventée (…) consistant à appliquer la litterature à la psychanalyse, s’est révélée, contre toute attente, un échec ». Après avoir depuis 1990 donné des livres paradoxaux sur Gary, Laclos, Maupassant, Proust, Agatha Christie, les « œuvres ratées », Hamlet…, Pierre Bayard a donc décidé de se pencher sur Pierre Bayard et son renversement des rapports psychanalyse-litterature, de revisiter son propre travail. « Rechercher une signification inconsciente dans l’œuvre littéraire » ou montrer que l’auteur a devancé les théories psychologiques modernes, n’est pas nécessairement « ignorant de son savoir » comme le soutient implicitement Freud. Dans une ligne que l’on trouve chez Sigmund Freud lui-même, décryptant la Gradhiva de Jensen.

Autrement dit, Pierre Bayard veut retourner Freud contre Freud (les freudiens Marie Bonaparte – psychanalyse de l’écrivain, versus Jean Bellemin-Noel -psychanalyse du texte), montrer que la littérature comprend la psychanalyse qui l’explique. Mais il bute en permanence contre deux écueils : une croyance obsédante que la psychanalyse est « l’horizon indépassable de notre temps », des exemples pris chez des écrivains qui n’ont pas, antériorité ou ignorance, une bonne connaissance de Freud (on aurait aimer qu’il lise Mann ou Joyce ou Nabokov ou Gombrowicz…) Et le contournement, ou presque, de quelques-uns des principaux théoriciens du dernier demi-siècle qui ont, littérature au poing, traversé le terrain de Freud et fait bien avant lui de la « littérature appliquée » : René Girard (qui débute avec Mensonge romantique et vérité romanesque) ou aux antipodes Gilles Deleuze (qui se clot sur Critique et clinique). Voire un certain Jean-Paul Sartre (Saint Genet ou L’idiot de la famille). A ce livre malin, on peut peut-être reprocher de se trop regarder briller de fausse modestie orgueilleuse. A vaincre sans péril, allongé sur son trop petit divan, le chevalier Bayard triomphe sans gloire… en proclamant sa défaite. Car contrairement à ce qu’il énonce, Bayard n’est pas seul (c’est le dernier mot du livre). A signaler, au passage, la parution de deux livres de deux des plus grands poéticiens du XXe siècle : le premier de Mikhail Bakhtine : Pour une philosophie de l’acte (L’âge d’homme, p, E, ISBN), le dernier de Gérard Genette (, Seuil, p, E, ISBN)

 

Malcolm de Chazal
Petrusmok
Léo Sheer
504 p, 20 E, ISBN 2-915280-25-8
Sens magique
Léo Sheer
308 p, 18 E, ISBN 2-915280-28-2
La vie filtrée
Gallimard, L’imaginaire

« Quand je vis une fleur d’azalée me regarder, un pont s’établit entre moi et l’univers. Je devins fleur tout en restant moi-même ». Deux raisons pourraient faire la paradoxale actualité de Malcolm de Chazal, ingénieur sucrier et sujet britannique, écrivain mauricien (1902-1981), découvert par Jean Paulhan qui publie Sens plastique en 1947, alors salué par Breton, Bataille, Bachelard, Ponge… Que désormais la créolisation d’Edouard Glissant remplace, dans les têtes et dans les faits, l’impériale « francophonie ». Et que, dans l’actuelle mutation (Restauration-Spectacle) du champ littéraire soit de nouveau posée la question de la possibilité de l’existence d’écrivains bruts (au sens de l’art du même nom). En effet Malcolm de Chazal est un « fou littéraire » au sens de Raymond Queneau (Les enfants du limon) et d’André Blavier plus proche de Jean-Pierre Brisset ou du President Schreber que de Paulhan. Depuis 1981, outre Eric Meunié et de petits éditeurs (L’Ether vague, Le Temps qu’il fait), seule Florence Delay dans Petites formes en prose après Edison en 1987 (réédité chez Fayard) lui a donné ses vrais compagnons (Ramon Gomez de la Serna, Desnos et Duchamp) et à son système de la « volupté » tout son sens (au voisinage du surréalisme : « les mots font l’amour », « l’un dans l’autre »)

« Roman mythique », Petrusmok (1951) est une sorte de Zarathoustra de l’île Maurice (« paté de roches dans l’Océan Indien ou sur un fond de colonialisme négrier, vivote une pseudo-civilisation dont chaque communauté de l’île revendique le monopole (…) ce pays cultive la canne à sucre et les préjugés»). Sens magique (1957) contient 755 aphorismes brisés entre haikai et greguerias, suivis d’une postface « théorique » Le verbe. (échantillons : « La nuque/est/le dortoir/du cou », « Elle faisait/une descente/de lit/de ses cuisses », « La perspective/est/le caoutchouc / indéformable »). Ces deux livres, respectivement tomes IV et XIV des Œuvres Complètes, ne sont qu’un début : Léo Sheer (dont l’un des axes éditoriaux semble être de s’installer à la croisée des marges, de publier ou republier de grands singuliers des lettres – de Guyotat à Isou) annonce la publication des cinquante-cinq titres recensés de l’auteur en vingt volumes à raison de trois par an (Gallimard saisit l’occasion pour reprendre La vie filtrée dans L’imaginaire). Dans La revue litteraire n° 1 (220 p, 12 E, ISBN 2-915280-27-4), la nouvelle revue des mêmes éditions, on peut lire deux articles (un peu vains) des maitres d’œuvre de cette édition : Jean-Paul Curnier (Malcolm de Chazal outre mesure : « cette œuvre (…) est faite pour éloigner l’amateur de culture »), Eric Meunié (Chazalée). Au même sommaire de la Revue littéraire, la première des Leçons de Pierre Guyotat sur la langue française tenue en janvier 2001 à Paris VIII (Saint-Denis)

 

François Cusset : French theory : Foucault, Derrida, Deleuze & cie et les mutations de la vie intellectuelle aux Etats-Unis
La découverte
370 p, 23, 50 E, ISBN 2-7071-3744-8

Un livre majeur et joyeux, qui nous fait découvrir un continent paradoxalement inconnu en France : la French théory : depuis un colloque qui s’est tenu à Baltimore en octobre 1966 (Le langage de la critique et les sciences humaines), les intellectuels français aux USA (Derrida, Foucault, Deleuze et Guattari, Lyotard, Baudrillard), ce que leur pensée y est devenue, ce qu’il est advenu des USA chez eux, chez leurs disciples, dans le public etc… Histoire d’une greffe, d’un transfert, d’un « bricolage », d’une métamorphose, d’un « malentendu créateur » (une puissance nouvelle des textes dit Cusset nait de leur dé-nationalisation et du changement d’échelle (les grands intellectuels français sont aux USA des pop-stars) dont ne ne connaissons ici que des échos inversés ; depuis la Restauration du milieu des années 80 qui a vu la France se provincialiser -sur le modèle de la Pologne brocardée par Gombrowicz : affaires (passé antisémite de Paul De Man, canular de Sokal et Bricmont) ou effets déformés (le Politiquement correct attaqué ou la querelle du canon exploitée par les tenants français d’un retour à l’ordre dans la théorie façon Luc Ferry, émules inattendus de la très xénophobe Camille Paglia). Le livre procède en deux temps : l’invention d’un corpus, les usages de la théorie.

Au passage, des portraits américains inattendus des penseurs français : Jacques Derrida qui suit logiquement ses suiveurs (au prix de l’autonomie ?), Jean Baudrillard qui les décoit et les contredit, Michel Foucault souverain, Deleuze et Guattari qui ne s’en mêlent pas, etc. Et des passeurs comme Sylvère Lotringer. Si le livre de François Cusset utilise Bourdieu sans se vouloir stricto sensu « bourdieusien » (trop complice de son objet, trop enthousiaste, trop deleuzien), il pose un problème gigantesque de sociologie des intellectuels (voisin de celui du Martin Heidegger français, dont on sait qu’il eut, hors l’idéologie poétique, peu à voir avec son homonyme allemand dont Bourdieu démonta l’ontologie politique – et qu’il n’est pas moins vrai…). Et à cette discipline : la mondialisation et des inégalités (dans les deux sens) qu’elle dissimule : la traduction –qui inclut l’édition – n’advient jamais dans un espace idéal, il faut la penser en termes de luttes et de conflits, plus que d’authenticité et de trahison. La French theory est à vrai dire un parfait objet pour la French theory. Irrésumable tant il est gorgé d’informations, ce livre immergé dans son objet, revient sur l’après-guerre, et généalogique, remonte à Gustave Lanson visiting professor aux USA en 1912. Il constitue entre autres une véritable encyclopédie de ce continent, on y trouve une bonne introduction aux parcours les plus importants qu’il serait temps de faire connaître en France (Judith Butler, Gayatri Spivak, Stanley Fish et les –un peu- plus connus Edward Said, Richard Rorty, Fredric Jameson)

 

De la Lorraine (Christian Debize, Blandine Chavanne, Isabelle Bardiès dir)
Hazan
256 p, 45 E, ISBN 2-85025-927-6

Ce gros livre est d’abord le catalogue d’une exposition qui se tient dans les musées des Beaux-Arts de Metz et Nancy jusqu’à l’été. Lors du vernissage le 24 avril, au lendemain de fermeture du dernier puits de mine de Moselle, les discours officiels exaltaient la Lorraine éternelle et la haine fratricide (pour parler comme René Girard la rivalité mimetique entre Metz-Nancy), due entre autres au fait que la frontière durant les années 1870-1914 passait entre les deux. Alors que justement l’exposition, et ce livre pionnier, disent et montrent le contraire, problématisent cette identité lorraine, identité de frontière s’il en est. De la Lorraine ou la première exposition entre Georges Perec et Pierre Nora : espèce d’espace entre histoire et mémoire. « Je me souviens de la Lorraine » : Jeanne d’Arc, Georges de La Tour, Jacques Callot, l’abbé Grégoire, Jules Ferry, Lyautey, Verdun, Stanislas et la place du même nom, Barrès « littérateur du territoire » et sa colline inspirée, la gare de Metz, Maurice Schuman, la mine, Christine V «sublime, forcément sublime »…

Séquences du livre : L’espace lorrain, Les paysages du travail, Terre de brassage et d’immigration, L’Europe, Jeanne d’Arc, La Lorraine des légendes, Les pionniers. Dans les deux musées, à coté des salles ou sont montrées des œuvres et des objets, des tiroirs ou des habitants ont été invités à une collecte anthropologique dans leurs cantons : 156, les 78 pairs à Nancy, les 78 impairs à Metz (collecte pendant six mois). Peut-être pour la première fois l’art contemporain (pastiché des inventaires de Christian Boltanski autant que des classements de l’art conceptuel) est utilisé pour déconstruire un fantasme national atavique aux effets quotidiens dans la région. Au coté d’œuvres rarement réunies (La Tour et Le Secq, Bastien-Lepage, Monsu Desiderio et Friant… des commandes ont été passées à des artistes contemporains : les Becher, Jochen Gerner, Eric Poitevin… Le volume est ouvert par François Bon (Ce que dois au mot Lorraine)et Pierre Michon (La prière du 7 mai)

 

Jerzy Giedroyc, Witold Gombrowicz : Correspondance 1950-1969
Fayard
446 p, 24 E, ISBN 2-213-61914-X

2004 : fin du partage de l’Europe (du Yalta du « petit père des peuples ») comme il y a eu en 1918, fin du partage de la Pologne (du « nulle part » du père Ubu).. Simultanément, 2004 vient d’être en Pologne déclarée année Gombrowicz (centenaire de sa naissance). Coïncidence passionnante entre grande Histoire et petite contingence arithmétique, tant le destin de l’écrivain disparu à Vence en 1969 aux portes du Nobel, semble avoir coincidé avec le vingtième siècle. Deux exemples : 1939 : alors que « l’auteur de Ferdydurke » participe à une croisière vers l’Argentine, Hitler envahit la Pologne : Gombrowicz va rester vingt-quatre ans à Buenos-Aires. 1963 : retour en Europe de Gombrowicz, mais le mur de Berlin vient d’être érigé… Etc

En octobre, Noir sur blanc rééditera les deux livres classiques de Rita Gombrowicz : Gombrowicz en Argentine, Gombrowicz en Europe (un peu les Evangiles de Gombrowicz – raconté par les témoins de sa vie). Ce printemps, paraît la correspondance avec Jerzy Giedroyc (excellement traduite et éditée par Jean-Claude Famulicki), environ 400 lettres sur les 700 qui ont été conservées. Giedroyc ? l’homme qui, fonctionnaire au ministère de la marine, a choisi « l’auteur de Ferdydurke » qu’il admire, pour la croisière de 1939, et qui fonde en 1947 la revue Kultura et l’établit en France ; en 1953, après avoir publié Le mariage et Trans-Atlantique, il sollicite Gombrowicz, qui survit comme employé au Banco Polaco de Buenos-Aires, pour un Journal qui sera donc édité en polonais à Paris à destination de la Polonia émigrée autant que de la Pologne communiste. Et à… la cantonade : aujourd’hui lu dans le monde entier, surtout en Argentine, où il est devenu une matière pour de nombreux romanciers. Gombrowicz y invente une esthétique (sur le modèle, avoué au départ, de Gide) et une éthique. On trouve ce texte en deux volumes en Folio-Gallimard

Cette correspondance (ou souvent, distance oblige, les lettres se croisent) est beaucoup plus excitante qu’un échange ordinaire entre intellectuels, ou entre un auteur et son éditeur. Pour au moins deux raisons : débattant, et se débattant, avec les difficultés du communisme et de l’émigration (exemplaire polémique avec Cioran) avant et après 1956, et les différentes politiques américaines avant, pendant et après Eisenhower, tous deux (hobereaux d’origine lithuanienne, d’une indépendance totale) inventent une troisième Pologne – celle de 2004 peut-être, athée et débarassée de « polonité ». La seconde : on entre à vif dans les coulisses du Journal qui organise et la reception d’une œuvre et la sienne propre, dans les rapports de Witold avec ses lieutenants (de Wittlin à Jelenski), dans les remodelages de la composition du texte entre première publication et reprise en volume… autrement dit dans l’intense complexité de la stratégie de la stratégie gombrowiczienne (d’autant que les différentes langues-nations en jeu commandent une temporalité très complexe) qui devrait comme peu amener à remodeler les banales « théories de la reception »

A signaler la publication simultanée de deux recueils de textes fragmentaires de Ceslaw Milosz (prix Nobel 1980) – ami des deux correspondants, lui aussi publié dans Kultura : Abécédaire (Fayard p, E, ISBN) et Le chien mandarin (Mille et une nuits, 224 p, 12 E, ISBN 2-84205-798-8). Egalement, la traduction de la biographie de Jerzy Ficowski : Bruno Schulz, Les régions de la Grande Hérésie chez Noir sur blanc (236 p, 25 E, ISBN 2-88250-135-8). Jerzy Ficowski, sans qui tout simplement l’auteur du Livre idolâtre et des Boutiques de cannelle (né en 1892, assassiné par un nazi en 1942) n’existerait pas

 

Edouard Levé : Journal
POL
150 p, 17 E, ISBN 2-84682-006-6
Dominique Meens : Aujourd’hui je dors
POL
308 p, 23 E, ISBN 2-86744-977-4

Après Sophie Calle, avec Valérie Mréjen ou Claude Closky (et derrière évidemment Georges Perec)… Edouard Levé artiste et écrivain. Après Œuvres (2002), la description détaillée de n œuvres imaginaires, et deux livres de photos (Angoisse et Reconstitutions), il mime (reconstitue) aujourd’hui les rubriques d’un quotidien, de l’International (premières pages) à la télévision (dernières), via la culture. Résultat : entre les nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon (aujourd’hui continué par Christian Colombani dans Le monde) et le « dictionnaire des idées reçues » de Flaubert, à cheval entre le singulier absolu inatteignable (contemporain de Levé, le lecteur reconnaît presque chaque info) – le réel, et le rien – le stéréotype pur produit par les codes du récit journalistique. Deux modalités d’anonymat ou « je » se mire (le Journal comme journal), comme il se regardait dans les fantasmes d’œuvre. On peut penser aussi à Hans-Peter Feldman dont les photos trouvées et découpées circulent de l’aura au cliché et retour. A l’autre bout de la littérature, chez le même éditeur, Dominique Meens, auteur chez Allia d’une Ornithologie du promeneur en plusieus tomes, poursuit son œuvre dans la bibliothèque

 

Pour Joao Cesar Monteiro. « Contre tous les feux, le feu, mon feu »
Collectif sous la direction de Fabrice Revault d’Allonnes
Yellow now
352 p, E, ISBN 2-87340-185-0

Il s’agit du premier livre sur le cinéaste portugais (1939-2003), un des trois grands du pays avec Manuel de Oliveira et Paulo Rocha. A la manière des auteurs de la Nouvelle Vague, Monteiro fut d’abord critique sous la dictature de Salazar, avant de faire des films – de 1968 (un portrait de la poetesse Sophia de Mello Breyner Andresen) à 2003 (Va et vient). « Le cinéma le plus lent du monde » écrivait Daney à la sortie de Sylvestre. Au cœur de cette œuvre, la tétralogie (1989 – 1998) : Souvenirs de la maison jaune, Les noces de Dieu, Le bassin de JW, La comédie de Dieu. Au centre et à la marge de ce cœur, le personnage de JCM-Jean de Dieu, au visage de Greco, auteur-metteur en scène-acteur d’une étrange non divine comédie -un peu à la manière du polonais Tadeusz Kantor (le théatre est ce qui reste de la messe, l’Eros est ce qui reste de Theos), responsable de certaines des plus troublantes images jamais filmées (l’amour entre la mort et l’amour dans Les noces de Dieu). « Il a filmé les femmes comme peu d’autres » (Fabienne Babe). Monteiro est un athée chrétien qui évolue en funambule sur la ligne de crête entre mystique et libertinage : le « monteirotisme » hérite du surréalisme et de Bunuel, autant que de Pessoa. Quatre sections se partagent cette somme : Au pied de la lettre (des extraits d’articles de sur le cinéma notamment américain et français, ou il sa passion pour Bogart ou Straub ; un entretien sur le Portugal ou il dit drôlement le désastre que fut le départ de la famille de Spinoza), Au plus près, A l’œuvre, A l’écran (un article de Joao Bernard da Costa, un autre de Jean Narboni sur le « parménidien » Monteiro)

 

Jean-Louis Schefer : Une maison de peinture
Enigmatic
328 p, 150 E

Ce nouveau livre de Jean-Louis Schefer tient de la quadrature du cercle : un « beau livre » – le cadeau absolu, et un livre intelligent sur l’intelligence des images. Construit à rebours du genre, qui exige le face à face, en deux parties (comme l’était la première édition du Francis Bacon Logique de la sensation de Deleuze) : la première donne à voir un montage d’images, près de deux-cents, le plus souvent en regard (dominance des 15è et 16e siècles, présence forte de Strindberg et de Bacon), dans la seconde court le texte qui revient sur celles-ci -reproduites en vignettes-citations. Un peu comme Serge Daney qui était son ami, devenu peu à peu écrivain tout court, Jean-Louis Schefer n’a rien écrit qui ne soit au bord des images, « de » la peinture ou « du » cinéma (L’homme ordinaire du cinéma). Il ne cesse d’affirmer n’avoir rien lu qui soit paru depuis Monsieur Teste, l’interruption Valéry de l’emploi du temps de la marquise : « je n’aurai pas pu écrire un roman qui eut été autre chose qu’un long monologue », « je ne crois pas à la vérité du récit ». Main Courante est le titre du journal interminable de cet écrivain français parmi les plus importants (et les plus invisibles)

Une maison de peinture ? On pourrait songer à Malraux et à son Musée imaginaire. Ce serait une méprise. Schefer dit « je » : il fait visiter sa propre demeure, en onze chapitres, le livre nous fait faire le tour du (non) propriétaire – première image d’ailleurs : Les pantoufles de Samuel van Hoegstraten, et dernière : Personnages montrant une source lumineuse de Goya. A vrai dire il revisite là tous ses livres (depuis 1969 : Scénographie d’un tableau consacré à Paris Bordone, via Uccello, Goya, Le Corrège, Le Greco, Chardin, la peinture hollandaise… tous sont repris depuis quelques années avec les nouveaux textes, chez POL sous couverture bleue marine dans une collection à part). A l’arrivée, les confessions d’un amateur de « figures » (le contraire de la representation qui occupe l’iconologie), d’un peintre imaginaire qu’obsède une question : comment vient la signification ?. D’ou le rôle des dépositions du Christ, et des femmes nues de l’art. A l’arrivée (bis), un texte ou l’on entend la voix chuchotée de l’auteur, aussi singulier dans l’œuvre qu’Origine du crime (l’expérience de la guerre). Ultime ambition avouée : loin des historiens, repenser l’Histoire, et le « projet romantique » d’une « encyclopédie impossible » – qui recoudrait comme autrement les surréalistes, ce que Valéry avait à la suite de Mallarmé et Verdun dissocié. Objection, la seule : une certaine orgie sous le signe de la figure et d’une autre Histoire, de ressemblances banalement « formelles » (comme le buste barré de Nefertiti et une toile de Martin Barré)

 

Vient de Paraître n°18 (septembre 2004)

Chantal Akerman : Autoportrait en cinéaste
Cahiers du cinéma-Centre Pompidou
Avec un DVD (Saute ma villeHotel Monterrey)
241 p, 49E, ISBN 2-86642-385-2

Deux livres en un dans ce livre, qui peut rappeler au choix Godard par Godard ou Les yeux verts de Marguerite Duras : l’un de Chantal Akerman sur elle-même, un « journal de l’écriture de ce livre » : Le frigidaire est vide on peut le remplir. L’autre, un passage en revue (inégal, parfois à côté) de tous ses films par des critiques complices ou des familiers. Ce volume accompagnait la rétrospective de la cinéaste au Centre Georges Pompidou, du 28 avril au 7 juin 2004 (la chance de pouvoir tout voir ou revoir), plus secrètement faisait le lien entre la sortie en salle du dernier film Demain on déménage, et une installation exposée à la galerie Marian Goodman : Marcher à coté de ses lacets dans un frigidaire vide. Une triple coincidence qui donne soudain à voir en Akerman, une jeune femme libre cousue d’une autre femme, toutes deux cousues d’une troisième, la seconde sans cesse incarnée par deux actrices : Delphine Seyrig, Aurore Clément (je vais m’expliquer). Et la cinéaste lazaréenne par excellence : j’emprunte le terme à Jean Cayrol qui, en 1950, loin par anticipation de ce qui deviendra la vulgate blanchotienne, montrait qu’« Auschwitz » accélerait l’art moderne : « vieille enfant », « fille de la génération sacrifiée », elle est la sœur à peine plus petite de Perec et Boltanski (d’ailleurs présents dans le livre, une photo, un texte). « Il n’y a rien à ressasser disait mon père, il n’y rien à dire disait ma mère. Et c’est sur ce rien que je travaille ».

Née en 1950 à Bruxelles de parents juifs polonais, éblouie par Pierrot le fou, Akerman entre en cinéma justement par le cinéma expérimental (Snow, Mekas) : je rappelle Hotel Monterey (1972), un peu son Espèce d’espace, ou Je tu il elle (en 1975, l’année de W) un peu son Homme qui dort – l’érotisme en plus. Puis viennent les deux grands films : Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce 1080 Bruxelles – qui resurgira inversé dans Golden eigthies en 1986 (Seyrig a épousé la boutique et Charles Denner, il n’est pas possible de recommencer avec John Berry le libérateur – autour d’elle tous les autres happy end échouent, à cause du clinamen originel de la guerre). Et Les rendez-vous d’Anna (en 1978, année de La vie mode d’emploi): sur la ligne Moscou-Paris, dans les quatre gares de Bruxelles, en cinq étapes qui toutes buttent sur la guerre, un panorama de l’Europe dix ans après 68. Aujourd’hui, la lecture « féministe » de Jeanne Dielman surprend : Delphine Seyrig y incarne une survivante, mère juive morte à la vie, qui tue quand celle-ci resurgit (« Il y a des souvenirs qui m’empêchent de jamais revenir » chante la radio). Aurore Clément, son aura érotique absolue, est bien évidemment la même femme continuée (de façon générale, tous les films, une trentaine, n’en sont qu’un. D’Est ou Sud déploient Hotel Monterrey)

Le frigidaire ? un album de famille recomposée, vie et cinéma mélés absolument…. Qui tourne tout entier autour d’une scène de Demain on déménage (« le film sans doute le plus juif jamais réalisé par Chantal Akerman » écrit Jacques Mandelbaum), lequel rejoue dans la fiction la scène montrée dans Marcher au sous-sol de la galerie Goodman : avec sa mère, Chantal Akerman déchiffre le « Tagesbuch » polonais des années 20 de sa grand mère disparue à Auschwitz : « Je suis une femme ». Comme si en 2004, après des années d’anamorphose d’Auschwitz, il était possible de regarder en face, de filmer non pas tant le camp, que le visage sous le visage de Jeanne-Delphine Seyrig, Anna-Aurore Clément : la mère (grand-mère-fille), le film sous le film, la survie elle-même, le conatus et son clinamen… De pouvoir enfin mi-dire la vérité (Akerman cite Lacan), « se rémémorer quelque chose qu’on n’a pas vécu ».. « On n’a jamais fini l’éloge de Chantal Akerman » dit justement Dominique Paini dans l’introduction.

 

Jean Pierre Bertrand, Michel Biron, Benoit Denis et Rainier Grutman (dir) : Histoire de la littérature belge 1830-2000
Fayard
670 p, 40 E, ISBN 2 213 01706 3
Henri Michaux : Œuvres complètes 3
La pléiade
Gallimard
69 E, ISBN

« Pour le dire vite, depuis le romantisme, un ensemble littéraire se conçoit dans la convergence idéale établi entre trois ordres de réalité qui sont autant d’institutions sociales : la nation, la langue et la littérature. Or dans le cas de la Belgique, chacun des trois termes pris isolément, suscite des questions, tout comme est problématique la relation qui les unit ». C’est là évidemment ce qui fait de la Belgique un modèle à l’époque de la mondialisation… et de ce livre une vraie déception : autant les auteurs posent les bonnes questions, autant les réponses semblent frileuses : cette histoire de la litterature belge (sur la jaquette) devient francophone une fois le volume ouvert (sur la page de titre). Exeunt les écrivains flamands. Idem pour les « français » : on cherche en vain une approche, renouvelée par cette problématique, d’Henri Michaux ou de Marguerite Yourcenar ; Dominique Rolin ou Georges Lambrichs n’existent pas (à rebours Toussaint se voit renationalisé et amputé de sa paternité beckettienne pourtant revendiquée). Le procédé de construction de l’ensemble est emprunté à De la littérature française de Denis Hollier (déjà Pierre Lepape avait réutilisé le même procédé à propos de la France… dans Le pays de la litterature) : des dates qui peuvent n’appartenir pas à l’histoire littéraire au sens restreint, voire même à l’histoire culturelle, ont été choisies, et à ces dates sont accrochées les œuvres et les auteurs (dernière entrée du volume : Rosetta des frères Dardenne – à ce propos, pourquoi rien dans ce livre sur Chantal Akerman, Jeanne Dielman à Bruxelles et Les rendez-vous d’Anna de gare en gare). Je nommais Henri Michaux : la troisième Pléiade rassemble (pieusement, trop pieusement) la suite et fin de l’œuvre, les années 1960-1984 (de Connaissance par les gouffres à Déplacements dégagements) et d’étonnants textes épars, je reste dans le sujet, comme Parlant population. Michaux, un écrivain mineur (au sens de Deleuze et Guattari), un écrivain dont « la labyrinthe rejoint en secret le labyrinthe de la nation » (Gombrowicz sur lui-même) : « (…) Même la France au bout d’un certain nombre d’années devrait changer de nom par honneteté, pour se dégager du mythe « France » » dit-il à un moment (p 1462). On peut toujours rêver d’une Histoire de la littérature belge qui parle bien sûr mais qui parte d’Henri Michaux

 

Jerome Garcin (dir) : Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française par eux-mêmes. 350 écrivains
Mille et une nuits
418 p, 24 E, ISBN 2-84205-742-2
Pour qui vous prenez-vous ? Enquète de Bertrand Leclair auprès d’une centaine d’auteurs
La Quinzaine littéraire n° 882. Du 1er au 31 aout 2004
40 p, 3,80 E, ISSN 0048-6493

Philippe Lançon (peut-être le seul observateur de « l’évolution litteraire » façon Jules Huret ou Iouri Tynianov dans la presse quotidienne) notait dans Libération du 13 juillet 2004 : « Pivot gagne car il est (…) l’ambassadeur plénipotentiaire de la classe moyenne des années 70 auprès de l’écrivain. Pour cette classe, même si on le lit peu ou pas du tout, l’écrivain demeure une figure qui élève et anoblit (…) Pivot est le dernier lieu commun de la culture littéraire – à un moment où celle-ci, comme centre de gravité va disparaître. Il reste aujourd’hui des écrivains ; socialement ils ne symbolisent presque plus rien ». De ce « changement de régime » de la littérature et de la vie littéraire française, qui s’est effectuée sous nos yeux (entre grosso modo 1983 –Femmes- et 1998 –Les particules élémentaires – je renvoie au petit livre publié par l’ADPF en 2002 : Le roman français contemporain), quelque chose comme l’involution de Flaubert à Balzac, à l’ère des médias, le volume naguère publié par Jérome Garcin (1988) et repris dans une édition « grossie et rajeunie » (de 250 à 350) est un symptôme à différents niveaux : d’abord, après des dizaines de dictionnaires signés par des critiques, d’un effacement de ceux-ci. Dans la préface, Jérôme Garcin revient sur la genèse intellectuelle de l’entreprise consistant à placer chacun à l’« article de la mort » (Tournier, Barthes, Leiris, Saint-John Perse, Montherlant, Stendhal). C’est justement ce qu’incarnait ces noms pour les auteurs sollicités qui a disparu… Deux disparitions au moins qui rendent cet usuel indispensable (aux bibliothèques) – aussi comme un faire-part.

Autre lecture possible aujourd’hui plus qu’hier – et bien moins que demain : le Garcin est une véritable anthologie de toutes les stratégies du pacte autobiographique, anciennes (Benoite Groult), modernes (Jean Echenoz) ou médiatiques (parmi les entrants, Frederic Beigbeder, auteur du significatif opuscule Dernier inventaire avant liquidation). Dans les mêmes années que le « Garcin », une enquète de Libération (reprise plus tard au Livre de Poche) Pourquoi écrivez-vous ?, est restée célèbre pour la réponse de Beckett (« Bon qu’à ça »). Le numero d’été de la Quinzaine Littéraire : Pour qui vous prenez-vous ? – à l’heure ou plus personne ne prend l’écrivain pour « quelqu’un », est un bon complément au Dictionnaire. Dès la première page : la polysémie de la question dit à elle seule l’incertitude de l’état actuel. Et l’étrangeté du choix des élus (une fois assurées les évidences, Bertrand Leclair comme Jérôme Garcin vont vers les gens de lettres qui leur ressemblent). « Des personnes qu’on tient généralement pour des écrivains » dit Maurice Nadeau. On lira avec plaisir que François Bon se prend pour Sarraute, Pierre Bourgeade pour Gérard Philippe ou Sade et Marie Darrieusecq pour elle-même… Des réponses plus habiles de Magris, Noguez, Catherine Millet, Lucot, Derrida ou Dupré… Mais c’est le désarroi d’ensemble qui passionne. Et à elle seule, la réponse ironique-théorique de Michel Deguy (dans la ligne du Comité, son livre de sociologie interne de 1988, longtemps soldé, à rééditer d’urgence) : « Resumons : presqu’aucun des grands livres qui comptent dans une année n’est rapporté sérieusement. Mais « les nouvelles de l’édition française » ne nous laissent jamais ignorer qu’un chef de bureau de Grasset est passé chez Fayard. Tout sur l’autobio ou l’autofiction de gros tirages anglo-saxons ou sur une vieille romancière néo-zelandaise que « la France ignore encore ! ». Une idée de la littérature squelettique et médiatique à la fois ».

 

Xabi Molia : Supplément aux mondes inhabités
Gallimard
138 p, 12 E, ISBN 2-07-077129-6
Raphael Majan : L’apprentissage
Chez l’oto-rhino
POL
200 p chacun,12 E, ISBN 2-84682-016-3 et 2-84682-017-1

De Jean-Patrick Manchette à Jean Echenoz et d’Antoine Volodine à… Antoine Volodine. Lors de la fin des avant-gardes, une des voies du nouveau (du renouveau du nouveau) dans la littérature française, au tournant des années 80, fut le réinvestissement par les écrivains de la « paralitterature », polar puis S-F. Je renvoie à Manchette (Chroniques, 1996) et à Volodine (Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, 1998). Aujourd’hui les allers-retours noire-blanche ont oté à ces couleurs toute signification formelle, esthétique, et la Série noire semble naufragée dans une sempiternelle commémoration, Volodine est devenu un grand auteur de la « blanche » (il publie ces jours-ci Bardo or not Bardo au Seuil) et Maurice G. Dantec est passé à la rubrique société des quotidiens pour ses prophéties de petit blanc…

A propos des romans de Houellebecq, l’auteur des Racines du mal a un jour utilisé le terme de « science-Fiction du quotidien » (lu aujourd’hui, trente ans après, Philip K Dick prend en effet des allures d’Emile Zola, il s’est métamorphosé en écrivain naturaliste par excellence). Sous cet angle, du cœur de la littérature blanche, deux entreprises interressantes à signaler, qui tentent de dire la France de 2004, de l’extérieur, de l’intérieur. Chez Gallimard, Suppplément aux mondes inhabités, le second roman de son auteur. « Conte à rebours » dit la bande : deux-cent neuf paragraphes classés par ordre décroissant déroulent le monologue extérieur d’un employé en voie de désocialisation, de dépleuplement (entre Samuel Beckett, l’exergue de Milton et Richard Durn, l’issue). Un vieux numéro de Paris-Match sur la conquète de la lune sert d’accélérateur. A coté ce devenir–SF du roman, on peut placer l’expérience tentée au même moment, chez POL, d’une métamorphose du polar (à l’arrivée un peu décevante). Dans les deux livres signés Majan, et annoncés comme les débuts d’une série (à paraître : Le collège du crime, Les japonais), on rencontre un flic raisonneur et graphomane nommé Liberty Wallance, d’après le film de John Ford (L’homme qui tua Liberty Wallance, avec James Stewart et John Wayne, 1961) qui incarne « la société » : « Si on veut vraiment l’impunité zéro, plutôt un innocent en prison qu’un crime sans coupable ». Pour ce lecteur inversé de Foucault, les coupables (à l’ancienne) ne doivent être punis que s’ils nuisent à la traque des capables…

 

Po&sie 108
Belin
144 p, 25 E, ISBN 0152-0032

Po&sie : l’accent depuis toujours est sur le « & ». Pour Michel Deguy « la poésie n’est pas seule » (Seuil 1987). Dans la dernière livraison de la revue (second trimestre 2004), une magnifique polémique qui donne sens à ce signe incongru : L’après-culture – à partir de Georges Steiner, due à François Rastier, sémanticien et directeur de recherches au CNRS (qui annonce la parution imminente d’Ulysse à Auschwitz aux éditions du Cerf). La lecture enfin du célèbre « maitre de lecture », « pour les médias, incarnation de la culture ». A l’occasion de la parution d’un Cahier de l’Herne consacré à Georges Steiner, à partir notamment d’un démontage de son roman Le transport de A.H. (lire Adolf Hitler) et de son essai Dans le château de Barbe-Bleue, une analyse des présupposés identitaires, biologisant et apocalyptiques de son discours sur la Shoah, et de son style : « Dans l’essayisme à la Steiner, il ne reste de la culture que du culturel, celui de la conference mondaine de jadis, des valeurs sûres, des préjugés qui se disent subversifs (…) Il relève de la tradition kitsch, qui s’est imposé par une synthèse parfaite de l’expressionnisme et de la mièvrerie ». Au même sommaire, la traduction d’une étude de l’historien Carlo Ginzburg sur les débats du temps autour de la rime élisabethaine

 

Guy Scarpetta : Variations sur l’érotisme
Descartes et cie
270 p, 22 E, ISBN 2-84446-072-0

Suite sans fin… mai 2004 : après les films de Bernardo Bertolucci (Innocents : 1968 où la libération sexuelle alliée simplement à la liberté des images) et Catherine Breillat (Anatomie de l’enfer : la liberté des images pour dire contradictoirement l’anatomie comme destin), Christophe Honoré adapte au cinéma le roman de Georges Bataille Ma mère : un très mauvais film encore très interressant… qui confond tout en croyant tout mélanger (Bataille chez Houellebecq) – et donne à voir très exactement l’entrelac de question qui agite le livre de Guy Scarpetta : que conserver de la pensée de Bataille, interdit-transgression, à l’heure de « l’impératif pornographique » qui semble renverser la pornographie en son contraire ? quel lien entre la liberté des images (combat en France plutôt gagné) et la « vie intérieure » (les mots) qui fait l’érotisme ? comment penser « l’érotisme » trente ans après L’empire des sens ? Face à la sexualité à l’ère du supermarché, « houellebecquienne », la littérature ne doit-elle pas s’opposer aux images ? A la différence d’autres essayistes, Scarpetta (déjà auteur de Pour le plaisir, Gallimard 1998 : de belles pages sur le « merveilleux sadien »), embrasse plusieurs arts et tente de penser ces questions dans l’histoire (de Rubens à Robbe-Grillet). Pour des raisons biographiques avoués (la commotion initiale reçue du Mépris de Jean-Luc Godard), le cinéma tient la place centrale.

Pour le meilleur et pour le pire : trois chapitres de « scénarios » façon pornos-soft-M6 alourdissent le livre. En revanche, deux études l’illuminent : sur Tom Wesselman l’artiste pop, sur Milan Kundera (non coincidence des âmes et des corps, non coincidence des sexes, obsession anale chez l’auteur de La plaisanterie). A l’arrivée, un livre plus générationnel que généalogique de la mutation en cours (qui ignore Foucault par exemple), que condense des remarques comme celle-ci : « nous pouvons alors nous sentir dans une situation assez analogue à celle de ces libertins des romans sadiens pour qui le blasphème était une composante nécessaire de la jouissance, alors même qu’ils ne croyaient plus du tout au Dieu qu’ils insultaient ».

Suite sans fin… ces derniers mois, quatre revues « intellos » se sont penchées sur les mêmes questions : Sexes. Images –pratiques et pensées contemporaines Beaux-Arts magazine / livres (224 p, 33E, ISBN 2 84278-409-X) : Bernard Marcadé y rejoue Feminin-Masculin son exposition du Centre Pompidou. Art-press Hors série de mai : X-Elles : Le sexe par les femmes (dirigé par l’actrice et modèle Chloé des Lysses) (p, E, ISBN), Les Inrockuptibles du 28 juillet : Sexe ?, Positif n° 521-522 : Sexe & érotisme, 160 p, 10 E, ISBN 2 85893 770 2. A cette rentrée, Jacques Henric donne un troisième livre sur Catherine Millet Comme si notre amour était une ordure, dont l’intérêt reside d’abord dans la reproduction d’une selection du courrier reçu par celle-ci (Stock, 374 p, 19,50 E, ISBN 2-234-057043. Et paraît un court roman de Philip Roth, l’auteur de Portnoy : La bête qui meurt (Gallimard, 138 p, 14,50 E, ISBN 2-07-076359-5), un prolongement de la série Kepesh le « professeur de désir » – qui avait fait écrire à Milan Kundera sur Roth « historien de l’érotisme » (ce qui manque en France : seul Michel Houellebecq…)

 

Andrezj Turowski : « Fin des temps ! L’histoire n’est plus » L’art polonais du XXe siècle
Hotel des Arts de Toulon
136 p, 20 E, ISBN 2-913959-15-6
Cyprian Norwid : Vade-mecum
Trad établie sous la responsabilité de Christophe Jesewski
Noir sur blanc
358 p, E, ISBN 2-88250-133-1

Paradoxe historique : depuis 1989, la chute du mur de Berlin, l’Europe Centrale – qui était entré dans les têtes en 1968 avec l’invasion de la Tchécoslovaquie puis l’œuvre et l’exil de Milan Kundera – ne passionne plus les intellectuels français. Et la fin du partage de l’Europe en 2004 ne semble pas inverser la tendance – il n’y eut par exemple que Philippe Sollers pour s’élever en aout contre l’absence française aux cérémonies de commémoration de l’insurrection de Varsovie. Une Saison Polonaise se tient jusqu’à la fin de l’année en France. Des expositions donc, et des catalogues : à Toulon, l’historien d’art Andrzej Turowski tente, à rebours des paresseuses habitudes monographiques, de retracer « l’évolution artistique » d’un pays un peu plus unique que les autres : en un siècle passé du néant à l’être (1918) puis du socialisme à l’Europe, qui entre les deux a deux fois changé de frontières, qui fut le lieu du génocide et des plus folles destructions. Au centre, Wladyslaw Strzeminski (1893-1952), fondateur de l’unisme et auteur du cycle A mes amis juifs. C’est un vers de Norwid (« le premier au sein du modernisme polonais, à soulever l’existence et l’importance de la pluralité culturelle et sa corrélation ethnique ») qui sert de titre au livre. Certains de ses dessins y sont reproduits.

Cyprian Norwid (1821-1883) ? Le quatrième homme du Romantisme de l’époque des partages, d’origine lithuanienne, exact contemporain de Baudelaire ou Dostoievski, dessinateur obsédé du monde méditerranéen, exilé en Allemagne puis en Italie, en Belgique, aux USA même puis définitivement en France à partir de 1949. Mort inconnu (un seul livre de poèmes publié de son vivant en 1863) et dans la détresse à l’hospice Saint-Casimir rue du Chevaleret. En 2001, symboliquement entré au Wavel de Cracovie, le Panthéon polonais. Son Vade-mecum posthume (cent poèmes composés en 1865-66, retrouvés en 1944, édité en 1962) n’avait jamais été traduit intégralement en français. Malheureusement, la préface et l’appareil fort peu « critique » du volume ne sont pas à la mesure de l’événement (on croit lire un inédit du Pimko de Ferdydurke). Pour comprendre l’importance du poète (l’équivalent structurel pour nous serait Mallarmé, et pour le destin du vers, et pour la pensée « politique »), on devra se rapporter à l’Histoire de la litterature polonaise de Ceslaw Milosz, prix Nobel 1980 (disparu cet été). A signaler aussi, au chapitre des polonais souterrains, la remise en vente par les éditions du Rocher des Œuvres Complètes d’OV de L Milosz, l’oncle franco-lithuanien du précédent, notamment L’amoureuse initiation 250 p, 15, 90 E, ISBN 2-85055-237-2 et l’Œuvre poétique, 2 vol 232 et 250 p, 14, 55 E le vol, ISBN 2 850 55246 1 et 55226 7

 

Enrique Vila-Matas : Paris n’en finit jamais
Traduit de l’espagnol par André Gabastou
Christian Bourgois
292 p, 21 E, ISBN 2-267-01732-6

Depuis Abrégé de la littérature portative (1985), l’œuvre de Vila-Matas – douze volumes traduits à ce jour- est comme lovée dans les plis de la bibliothèque. Avec ce livre qui pastiche la forme d’une conférence de trois jours, Vila-Matas nous livre son éducation sentimentale-intellectuelle. Catalan, venu d’une Espagne alors deux fois provinciale (littérairement et politiquement : Franco mourra en 1975), il arrive à Paris en fevrier 1974 – autant dire (alors) au Centre du monde (parution d’Espèce d’espaces de Perec, voyage en Chine des Tel Queliens – les deux entrevus drôlement). Tel Hemingway (le livre commence même à Key West où le barcelonais est allé se présenter à un concours de sosies), dans cette ville cousue de littérature (– de biographèmes d’écrivains), il revit Paris est une fête. Dans le rôle de Gertrude Stein rue de Fleurus, Marguerite Duras rue Saint-Benoit, chez qui un ami lui a procure une chambre de bonne (elle lui donne une ordonnance d’écrivain, lui demande si « plutôt Rimbaud ou Mallarmé »). Duras période India song. Dans cette mansarde il rêve à Martine Simonet et commence, entre deux séances de cinéma, à écrire La lecture assassine, sur le modèle de Feu pâle de Nabokov. Surtout en bon pascalien, qui demeure à deux pas du Flore ou il aperçoit Roland Barthes et rencontre Severo Sarduy, il « simule » l’écrivain (« oulipien, pataphysicien et situationniste » à lunettes et veste noires) histoire de le devenir. Ambiance « La maman et la putain », même si ce film n’est pas nommé. Au-delà du bonheur de lecture (ou en deça), un magnifique document sur ces années (70) ou justement « Paris était encore une fête » : c’était avant que « Francfort ne devienne une foire », la fin en France des « traditions du nouveau ». Un détail pour finir : Vila-Matas suppose que Duras ne s’interresse pas à Hemingway et lui tait son nom. C’est ignorer qu’elle s’y interressait tellement, qu’on lui a à ses débuts, reproché de le plagier…

 

Vient de paraître n°19 (décembre 2004)

Michèle Bernstein : Tous les chevaux du roi
Allia
126 p, 6E 10, ISBN 2-84485-166-5

« L’internationale lettriste se propose d’établir une structure passionnante de la vie. Nous experimentons des comportements (…) propres à provoquer des situations attirantes » lit-on dans la revue Potlatch n° 14 en 1954, un peu le trait d’union entre lettrisme et situationnisme, qui durera jusqu’en 1957 ; parmi ses rédacteurs Michèle Bernstein née en 1932, alors compagne de Guy Debord (1931-1994) –elle sera bien plus tard critique littéraire à Libération. Libération – ce mot pourrait qualifier ce livre, dédié « à Guy », qu’elle publie en 1960 chez Buchet-Chastel. A l’ombre du cardinal de Retz, de Lénine et de Racine (les trois exergues), quinze ans après la Libération justement et six après Bonjour tristesse, contemporain d’A bout de souffle, et des années ou Alain Robbe-Grillet fédère le Nouveau Roman, ce très bref roman semble condenser, mieux compresser deux siècles de conspiration pour la liberté, le XXè (le Paris de Breton, les « chemins de la liberté » existentialistes : « ses amis faisaient défiler en bon ordre les idées d’il y a trente ans, et c’était plaisant ») et le XVIIIè (« Elle m’embrassait et pendant tout ce temps mes idées étaient rapides et claires ») : la « situation attirante » des « personnages de romans » qui s’analysent comme tels, vient de Laclos (on pense aux romans libertins de Roger Vailland) : Valmont et Merteuil se nomment Gilles, qui aime Carole et Geneviève, qui aime Bertrand puis Hélène: « (…) quand Gilles m’a retrouvée dans le couloir et m’a demandé gentiment ce que nous allions faire, j’ai répondu : – une conquète bien sûr »

 

Jean-François Bory : Japon, le retour. Calligrammes et fragments de journal intime
Al Dante
120 p, 15 E, ISBN 2-84761-060-X

Au Grand Palais à Paris ces mois-ci, Images du monde flottant témoigne pour l’interminable passion française pour le Japon – « réalité placebo » écrit Bory (je rappelle du coté des écrivains Claudel, Segalen, Loti, Raucat, Bouvier, Roubaud, Barthes, Toussaint… à cette rentrée, les livres de Philippe Forest et Michael Ferrier…) – aux antipodes de la kitschissime « littérature de voyage ». Né au Japon (lui et ses parents y formèrent une « sacrée équipe tous les trois »), Jean-François Bory occupe dans cet ensemble une place singulière : il y retourne après « 37 ans, 4 mois et 20 jours » d’absence pour un séjour avec Bien-Aimée à la Villa Kujoyama de Kyoto. Les calligrammes sont « après Apollinaire » précise-t-il, le journal intime « après Mallarmé » (celui qui s’interrogeait : « vécut-il ? ») ai-je envie de commenter (« je me dis (« je », ça fait tout drôle de penser « je » ici ») : rêves scatothéologique en avion, retrouvailles, buffet officiel, scène d’amour physique etc.

« Je n’aime pas assez la France pour en dire du mal » écrit Jean-François Bory… au premier abord, ce petit livre semble un court traité de dandysme intégral (Bory visite Hiroshima sans se rendre au monument, envoie une carte à Ernst Jünger pour ses cent ans, vit et narre « le tremblement de terre de Kobe » de 1995 façon Fabrice à Waterloo). Au second, on peut lire ce petit volume comme le modèle réduit d’une œuvre dont la dispersion, la suspension sont la loi : c’est toute l’œuvre du poète qui est « japonaise » (je me souviens dans le même genre de sa post-face à la traduction de Nocturne, fragments de D’Annunzio, L’école des lettres-Seuil, 1996 : Dix-sept façons de rater un livre sur D’Annunzio). Japon le retour ou le Japon au carré voire au cube (aux antipodes de tonnes de livres lourdement legers sur le sujet), un petit livre-haiku qui file à la vitesse du Shinkansen et chuchote « Basho Basho »… « Ce qui me plait c’est que j’écris çà pendant que çà se passe, autrement cela n’aurait aucun interêt ». Un livre-cerisier en fleurs, un livre-magnolia.

 

Michal Glowinski : Gombrowicz ou la Parodie constructive
Noir sur blanc
272 p, 20 E, ISBN 2-88250-143-9
Vincent Colonna : Autofiction et autres mythomanies littéraires
Trystram
254 p, 21 E, ISBN 2-907-681-47-8

« La littérature ne se fait pas seulement à partir des mots, elle se fait également à partir de la littérature » dit Michal Glowinski (on peut rappeler la préface de La pornographie sur le « roman de province » polonais). Son livre rassemble douze études détaillées sur le grand palimpseste (Genette) qu’est l’œuvre de l’auteur de Ferdydurke. Notamment sur Banquet chez la princesse Kotlubay (plus justes que les « festin » et « Fritouille » de la traduction française, qui ôtent Platon et l’aristocratie), Mémoires de Stefan Czarniewski, La pornographie, Le mariage. Puis sur les essais et le rapport au très méconnu Stanislaw Brzozowski. On trouve dans ce livre des intuitions éclarantes : la nature fondamentalement poétique des romans, la comparaison avec Igor Stravinsky. En revanche, dans ce travail d’inspiration « formaliste russe » décrivant un « archaiste novateur », on peut s’étonner d’un concept, la « surlitterature », censé relier tous ces commentaires de texte (je renvoie au texte de Bataille sur « le préfixe « sur » dans les mots surhomme et surréaliste). D’autant que de la « surlitterature » Glowinski glisse à la post-modernité qui considère la bibliothèque comme un vestiaire… Car le palimpseste gombrowiczien est une véritable « église intertextuelle », qui correspond dans l’ordre de la bibliothèque à ce qu’il nomme l’Eglise Interhumaine pour la société des hommes… Gombrowicz écrit « entre » les textes et les formes comme il vit « entre » les hommes : autrement dit, s’il n’est jamais dupe des emprunts, il n’est jamais plus malin que les ruines dont il fait son matériau (j’emprunte l’idée et cette formulation à Jean Echenoz première période). Autant que dans la préface de La pornographie, je lirais plutôt sa poétique dans le chapitre de Trans-Atlantique sur la bibliothèque de Gonzalo : les livres s’y « mordent » les uns les autres comme des chiens… Autrement dit, Gombrowicz n’est pas Eco, pas même Borges, son grand adversaire argentin. Ironie « borgesienne » : ce volume vaut aussi pour la publication d’une vraie-fausse critique, inédite en France,de Gombrowicz sur un roman imaginaire de Karol Baryka : Les pèchés de notre jeunesse en 1935 (très Ferdydurke bien sûr)

Witold Gombrowicz, dont les narrateurs à partir de Trans-Atlantique (1947) arborent le prénom, est au centre (au départ, à l’arrivée) également du livre de Vincent Colonna. L’objectif avoué de ce dernier est de déboulonner Serge Doubrovsky, censé avoir le premier en 1977 pratiqué l’autofiction (Fils) puis élaboré sa théorie (deux livres en 1980 et 1988), comblant un étrange case laissée vide, lapsus ou ignorance de Philippe Lejeune dans son classique Pacte autobiographique en 1975 (« Le héros d’un roman déclaré tel peut-il avoir le même nom que l’auteur ? (…) Rien n’empecherait la chose d’exister (…) mais dans la pratique aucun exemple ne se présente à l’esprit ». Depuis « un néologisme hante l’empire des lettres ». A l’autofiction restreinte de Doubrovsky, le « poéticien défroqué » (genettien hérétique), Colonna oppose une autofiction generalisée qui commence par Lucien de Samosate et va jusqu’à… Vincent Colonna, et qui comprend également des traditions fantastique, spéculaire et intrusive. A l’arrivée, une tentative originale de théorie ludique, à la fois érudite et sternienne, mais ou tout à chaque page risque de se retrouver dans tout, la « nébuleuse » « mythomanie » menaçant de se diluer dans le nébuleux mythomaniaque. Colonna invoque et convoque Gombrowicz : « Lundi moi, mardi moi mercredi moi » écrivait ce dernier, construisant son personnage d’écrivain à l’orée du Journal ; on peut y voir narcissisme et mythomanie, on peut à rebours y lire l’émiettement du moi façon Valéry ou Musil – la fiction contre l’auto… dans la ligne de Daniel Oster à l’œuvre de qui Colonna nous donne envie de revenir.

 

Histoires litteraires n° 18 (avril-mai-juin 2004) : Les suppléments littéraires aujourd’hui
Du Lérot éditeur
240 p, 20 E, ISBN 1623-5843
Jade Lindgaard et Xavier de la Porte : Le BA BA du BHL, enquète sur le plus grand intellectuel français
La découverte
268 p, 18,50 E, ISBN 2-7071-4478-9

Des suppléments littéraires des quotidiens (de la presse littéraire en général), il ne suffit pas de constater la perte de crédit : de déplorer son devenir-support publicitaire, son exponentielle corruption par le journalisme de connivence (les « renvois d’ascenseur » dont l’économie est par ailleurs très complexe)… Il faut en comprendre (Spinoza) le fontionnement : au minimum lire ensemble ces journaux, au regard du monde intellectuel et de celui de l’édition (dont les mutations sont extrèmes depuis le milieu des années 80 ; nous sommes repassés de L’éducation sentimentale aux Illusions perdues) et au regard de l’ensemble de la presse, audiovisuelle comprise : qui a un jour travaillé dans celle-ci, pas seulement littéraire, sait que les journalistes lisent les autres journalistes plus qu’ils ne regardent le monde, ici les livres. D’ou l’intéret exceptionnel de cette livraison d’Histoires littéraires (dirigé par Jean—Jacques Lefrère et Michel Piersens) : enfin, aux antipodes de tout poujadisme ressentimental, des articles érudits et caustiques sur « la casse et le séné », le « nœud de l’intime », l’illustration, la pub, le « grand écrivain étranger », les « marronniers ». Entretiens avec Josyane Savigneau, Claire Devarrieux et Jean-Marie Rouart, respectivement responsable des suppléments du Monde, de Libération et du Figaro, qui détaillent leur déontologie (tous trois disent assez comiquement admirer le supplément de La croix)… A mi-chemin d’une sociologie idéale de la litterature (le champ tout entier manque), autant donc un matériau qu’une analyse, un bonheur en tous cas indispensable aux bibliothèques et aux accros des suppléments du jeudi.

Un des articles de la revue suit le traitement reservé à trois livres (Djian, Gracq, Saussure). Une bonne façon justement de bâtir une sociologie du champ littéraire pourrait être monographique : suivre un livre, ou un auteur et sa reception, ou son absence, la censure qui le touche, etc… Pierre Bourdieu compare le champ au réseau du métro, pourquoi ne pas l’éclairer par l’histoire documentée d’une station. Si quelqu’un doit son existence intellectuelle et sociale à la presse, s’il incarne l’hétéronomie absolue, c’est bien « BHL » de 1977 (La barbarie à visage humain) à 2003 (Qui a tué Daniel Pearl ?) ; c’est ce dernier livre baptisé « romanquète » qui a déclenché le travail de Jade Lingaard et Xavier de la Porte, deux journalistes. Question philosophique qui se donne les moyens du journalisme d’investigation intellectuel : « à quelles conditions B-HL est-il possible ? » Gilles Deleuze dans un plaquette datée du 5 juin 1977 A propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général (in Deux régimes de fous, Minuit) avait déjà tout dit, sur l’invention non d’une nouvelle pensée, mais d’une nouveauté sociale très réelle (ses successeurs sont légion, ils constituent un monde à eux seuls ; dans la littérature, de Jean-Edern Hallier le précurseur, à Frederic Beigbeder, les mêmes processus se retrouvent). Les auteurs suivent livre après livre, déclaration après déclaration, la trajectoire B-H L (dont la spécificité par rapport à d’autres « intellectuels » réside dans le cumul d’un capital financier et d’un capital politique avec les formes plus classiques du capital culturel). Implacable (dans le prolongement d’Aubral et Delcourt ou de Serge Halimi). Vous ne me croyez pas ? lisez en parallèle les Blocs-notes de François Mauriac désormais réédités au complet et ceux de Bernard-Henri Lévy dans Le point

 

François Mauriac : D’un bloc-note à l’autre
Bartillat
886 p, 25 E, ISBN 2-84100-334-5

1953 : « Il me semble entendre autour de moi, depuis précisément le suprème honneur du prix Nobel, le bruit des chaines qui tombent » note François Mauriac, après avoir rappelé le titre de son premier roman L’enfant chargé de chaines. Ce volume, comme eux rassemblé par Jean Touzot, fait suite aux cinq volumes de Bloc-Notes (Points Seuil) dont trois avaient été composés par l’auteur et à La paix des cimes. Chroniques 1948-1955 (Bartillat). Il regroupe des textes parus en 1952-53 dans La Table Ronde, entre 1954 et 1961 dans L’express, de 1961-1970 dans Le Figaro litteraire – il faudrait pour bien lire ce volume les lire en les croisant à ceux-là (et aux deux Mémoires intérieurs et Nouveaux mémoires intérieurs). Donc, la liberté (déjà l’Académie Française, pourtant l’hétéronomie incarnée, ne l’avait pas empéché d’être résistant…). Et pourtant le contraire d’une litterature « engagée » (car elle n’a pas d’origine dégagée, comme l’est le pour soi sartrien) : le chrétien invente une liberté que ne laisse pas le romancier à ses personnages (je rappelle Sartre dans Situations 1 à propos de La fin de la nuit : « Dieu n’est pas un artiste, Monsieur Mauriac non plus »), une position inédite : un « journalisme transcendantal » pour utiliser une formule curieusement du à Maurice Clavel, qui le pratiqua fort peu… un cas d’école en passant pour la sociologie de la littérature : Mauriac combat toujours à rebours de son camp naturel, la bourgeoisie catholique française.

Il faut dire que le Nobel (10 decembre 1952) survient à l’aube d’une époque exceptionnelle, la fin de l’« après-guerre ». 1952-1953, grandes années politique et litteraire qui voient ici la décolonisation débuter – de Mendès à De Gaulle, là, la recomposition du paysage littéraire français après la Libération et l’épuration. Politique : « (…) dès 1954 (le premier tome de mon Bloc-Notes en fait foi), j’avais compris que le Général était notre dernier recours et que la politique de Pierre Mendès-France pour laquelle je me battais alors n’avais de chances que d’être réalisée par De Gaulle : ce qui en fait, s’est accompli » (1964). Cette phrase dit l’essentiel de ces pages et en creux leur paradoxe : la lutte de Mauriac contre la Démocratie Chretienne, de Georges Bidault à Jean Lecanuet. Litterature : de la NRF qui reparait comme si de rien n’était (comme si Drieu n’avait été), il écrit : « Je nourris un reste de tendresse pour cette chère vieille dame tondue dont les cheveux ont mis huit ans à repousser ». Et à Nimier « garçon d’extrème droite », en 1954, il conseille « Votre tort à mon avis est d’utiliser au jour le jour les évènements de votre vie, de les mettre au four sans attendre et d’en retirer trop vite un roman mal cuit ». Etc, etc… Et à côté du portrait d’écrivains depuis toujours proches (Barrès, Gide, Jouve, Jammes, Cocteau…), on peut suivre dans ce volume le débat continué avec Sartre, souhaité avec Robbe-Grillet (on le croise d’ailleurs dans Jeune mariée de Catherine Robbe-Grillet), l’attention permanentes aux jeunes écrivains (Sollers). Sartre n’avait pas tort, mais il ne connaissait pas la suite : Dieu n’est pas un artiste, il est plutôt journaliste.

 

Catherine Robbe-Grillet : Jeune mariée. Journal 1957-1962
Fayard
570 p, 23 E, ISBN 2-213-62014-8

A 27 ans, elle en « fait » 17 : Catherine Robbe-Grillet est toujours prise pour une adolescente – on lui demande sa carte d’identité au cinéma. (Vladimir Nabokov, grand admirateur des romans de son mari, reconnaît Lolita). De façon générale, ce journal retrouvé est celui des décalages : sous un titre à la Mirbeau, il a l’air du journal conventionnel d’une jeune actrice, épousée ingénue de la fin des années 50, d’un de ces journaux de demoiselles cher à Philippe Lejeune, document sociologique d’une bourgeoisie de province (Kerangoff, Pompadour) obsédée de double rideaux et de plantes vertes (« Nous sommes rentrés à Paris par avion hier dans la nuit. Alain est allé aujourd’hui aux Editions de Minuit et moi chez grand-mère et la couturière »). Lequel dissimule tout autre chose (on pense à Belle de jour de Bunuel) : les coulisses de l’œuvre d’Alain Robbe-Grillet (nous allons des prémises de Dans le labyrinthe au triomphe de L’année dernière à Marienbad réalisé avec Alain Resnais) : ici le sexe, sadisme, impuissance, Bois de Boulogne (« Il est selon notre « contrat intime » mon maître et moi sa petite esclave toujours disponible » ; sous le pseudonyme de Jean de Berg, Catherine a publié L’image en 1956). Là, la fabrique du Nouveau Roman au jour le jour par les éditions de Minuit, visant à prendre le pouvoir sur la littérature française, sur fond de Guerre d’Algérie : portraits attendus de Simon, Duras, Sarraute et les autres. Le centre du livre est plus sûrement la page 323 après l’épisode du manifeste des 121, les confidences qu’il provoque de Robbe-Grillet à Catherine : le révolutionnaire du roman revient de loin, quasi-nazi repenti bouleversé par la réalité concentrationnaire… Au carrefour des deux, sexe, littérature, le troisième homme de ce Journal est Jérôme Lindon éditeur courageux et libertin timide. Et aussi les voyages de conférences : dans des pays toujours eux aussi décalés, coloniaux ou communistes, pas vrais, aux allures de décors (Yougoslavie, Allemagne, Turquie, Japon). Autre acmé du livre, car c’est une véritable leçon de Nouveau Roman, le récit impossible de l’accident d’avion vécu sur l’aéroport de Hambourg. Ce sont tous ces décalages en série qui font le charme de ce journal, son trouble

Zoom arrière, comme dans un film du fédérateur du Nouveau Roman : Jeune mariée pourrait être le nouveau livre d’Alain Robbe-Grillet écrit par son épouse adorée, qui plus est quarante-cinq ans auparavant, son autobiographie d’Alice Toklas, ready-made retrouvé, la poursuite de son débat sur l’autobiographie avec Philippe Lejeune. Un livre de son double Henri de Corinthe. Je m’explique : les Romanesques n’ont pas cessées, elles se sont déplacés, désormais le jeu se joue hors litterature, avec une litterature désormais soumise au poids conjoint de la Restauration et du Spectacle : il y a deux ans (comme une réplique au Goncourt de Duras, au Nobel de Simon, à la Pléiade de Sarraute), Alain Robbe-Grillet entrait subtilement dans l’autocommémoration avec deux livres La reprise et Le voyageur, et le viager de sa propriété en Basse-Normandie qui le transformait en trésor régional vivant. Suivirent l’Académie Française, et ses double bind, réception à venir en février. Annoncée, la biographie agencée par Olivier Corpet directeur de l’IMEC. Il faut lire Jeune mariée et ses fausses-vraies révélations sur les coulisses dans cette série, « jeu avec le feu » médiatique, Nouveau Roman en vrai comme expérience sociale totale… Déjà d’ailleurs cette manipulation du champ a réveillé les vieilles haines formelles et sexuelles (Figaro, Nouvel Obs), fait des rides comme au bon vieux temps, sur la triste surface du consensus. C’est là le vrai décalage de fond de ce livre surprenant.

 

Victor Segalen : Correspondance
Présentée par Henry Bouillier
Fayard
I -1893-1912, II -1912-1919, III – Repères
1296, 1270 et 288 p, 120 E, ISBN 2-21361947-6

Longtemps, pour le lecteur français, Victor Segalen (1878-1919) fut l’auteur des Immémoriaux (dans la collection Terre Humaine chez Plon) sur la civilisation maorie, et des chinois Stèles (1913) et René Leys posthume (Gallimard)… Autrement dit, un nom dans l’ombre… de Gauguin dont il retrouve les traces et rapatrie les œuvres en 1903… de Claudel auquel il rend visite à Tsien-Tsin en 1909. Des essais de Pierre-Jean Jouve à Gérard Macé, la dette avouée d’Edouard Glissant à l’Essai sur l’exotisme (1904, inachevé) n’avaient pas suffi à bouleverser les hiérarchies… Ni les biographies d’Henry Bouiller et de Gilles Manceron…il fallut attendre 1995 : les Œuvres Complètes en deux volumes Bouquins-Laffont pour prendre la mesure de l’œuvre (mi-Mallarmé mi-Conrad si on veut). Cette Correspondance à son tour est un événement. On la doit à la « fille angélique » Anne Joly-Segalen (dixit Henry Bouillier) : elle rassemble 1530 lettres -du 6 octobre 1893 au 20 mai 1919 : Segalen meurt à 41 ans après un passage aux armées, aux bords de la folie lors d’une promenade en Bretagne

« Je ne suis décidément pas fait pour ces visions brèves qui ravissent Loti (Pierre) et par le moyen desquelles il ravit ensuite ses lectrices. Il me faut savoir, outre ce qu’apparaît le pays, ce que le pays pense » (1909). Deux ensembles donc : les études de médecine navale à Rennes puis Bordeaux, Toulon, la Polynésie, rejointe via les USA, la chirurgie et la découverte de Gauguin, les années françaises puis chinoises avec Yvonne épousée en 1905 ; la Chine de nouveau deux nouvelles fois, son archéologie, sa langue, sa vie quotidienne, la traversée de la Russie en 1917 et la guerre, les dernières années. Trois « Hors-la-loi » guident très tôt Segalen : outre Gauguin, Rimbaud, Nietzsche. On rencontre des contemporains capitaux Huysmans, Saint-Paul Roux, Gourmont, Debussy, Claudel (« Tête ronde, yeux porcelaine très vifs ; menton et bouche empatée comme son parler un peu »). Si le second tome est plus sombre (la guerre, la maladie, l’amour grave avec Helène Hilpert) et ses splendeurs chinoises, le premier est souvent dyonisiaque (les lettres à Emile Mignard, à Segalen ce que Du Camp fut à Flaubert, le confident des « machines d’amour » : « je n’admets plus guère qu’une joie en cette matière. Faire plaisir à « l’autre » »). En 1906, Victor Segalen confesse « l’influence Salammbo », il correspond très tôt avec Jules de Gaultier théoricien du « bovarysme », il emporte Flaubert dans ses rares bagages chinois. Confidence d’un lecteur de 2004 : je n’ai pas lu de plus belle correspondance depuis celle de Flaubert (Segalen la découvre un peu déçu en 1917)…

Liens