Georges Perec : faire son temps

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[Ce texte est paru originellement dans le journal en ligne En attendant Nadeau, le 15 février 2020]

Les éditions Joseph K publient des Entretiens, conférences, textes rares, inédits de Georges Perec, gigantesque volume qui nous fait voir la progression de son œuvre et donne à penser son héritage contemporain.


Georges Perec, Entretiens, conférences, textes rares, inédits. Textes réunis, présentés et annotés par Mireille Ribière, avec la participation de Dominique Bertelli. Joseph K, 1 104 p., 39 €


 

Faire son temps : tel est le titre ambivalent de la rétrospective Christian Boltanski qui se tient jusqu’au 16 mars au Centre Georges-Pompidou. Aux antipodes de toute chronologie, l’artiste y rebat les cartes de son œuvre. En exergue du catalogue, Georges Perec. De mille façons, le parallèle est évident entre la vie possible de L’homme qui dort, en fait impossible (lire W), et la « vie impossible » de L’homme qui tousse devenue possible (lire La cache de son neveu Christophe). Parmi les intersections nombreuses entre les deux œuvres, on peut rappeler Ce dont ils se souviennent en 1990 dans la revue Fig de Jean Daive.

Bien plus qu’une réédition de celui de 2003, cet énorme volume permet justement de penser comment Georges Perec a lui aussi « fait son temps ». De faire le lien entre les deux, voire les trois Perec : le Perec anthume, de 1965 à 1982, qui connut deux fois la gloire avec Les choses (prix Renaudot 1965) et La vie mode d’emploi (prix Médicis 1978) ; et le Perec posthume, de 1983 à 2017, véritable « contemporain capital posthume » à qui se réfèrent écrivains et artistes de plus en plus hors de France. Et qu’a accompagné la collection de Maurice Olender, « La Librairie du XXe siècle », de Penser/Classer à L.G. Une aventure des années soixante.

Pour qu’advienne celui-là, il fallut que se croisent l’Histoire avec un grand H (Shoah sort en 1985) et « l’évolution littéraire » française (autour de 1983, le devenir classique du Nouveau Roman, Goncourt et Nobel, les métamorphoses de Philippe Sollers de l’abstrait Paradis au figuratif Femmes et la mutation des voies alternatives qu’incarnaient Pascal Quignard, Renaud Camus et Jean Echenoz). Il accompagne aujourd’hui un troisième Perec : le « classique », entré dans la Pléiade en 2017.

Dans les années qui suivirent la disparition prématurée de Perec, s’opposaient parfois violemment deux traditions critiques. Ici la biographie à l’américaine (David Bellos), là l’autobiotexte de Bernard Magné et ses ancrages (le cerveau) et la psychanalyse de Claude Burgelin (l’inconscient). Entre les deux, la théorie littéraire, de l’autobiographie à l’intertextualité. Aujourd’hui, elles cessent d’être perçues contradictoirement dans ce presque troisième tome de la Pléiade, parfois distant de celle-ci et de ses choix. Il contient deux livres en un, sept cents puis trois cents pages, avec entretiens, conférences, discussions, tables rondes, questionnaires, comptes rendus, billets d’humeur, préfaces et postfaces, dont soixante-dix textes absents de l’édition de 2003. Surtout, à la différence de travaux organisés selon les « quatre champs » énumérés dans les célèbres Notes sur ce que je cherche, ce qui fait l’intérêt de ce tome est un parcours de l’œuvre année après année, grâce à un appareil critique magnifique centré sur la réception, et la non-réception. Ni La disparition ni W, qui aujourd’hui sont les sommets de l’œuvre travaillant la mémoire de la langue et la nouvelle autobiographie, ne sont vraiment lus en temps réel. On trouve dans ce livre un inédit politique, « L’opinion publique française et la guerre d’Algérie », paru en septembre 1957 dans la revue yougoslave Pregled : « il y a aujourd’hui des Français qui ne sont pas trop fiers d’être français. Il n’est peut-être pas inutile que l’un d’entre eux essaie de le dire ». Également deux entretiens majeurs avec Jean Liberman dans la Presse Nouvelle Hebdo, héritière de la Naïe Presse yiddish. À l’époque des Choses, l’orphelin enfant caché fait part de son attachement au communisme et de son peu de gout pour Israël. À l’époque d’Ellis Island, le juif écrivain théorise sa différence avec Robert Bober.

Arts (7 mars 1967), où paraît « L’esprit des choses » de Georges Perec

On peut aussi y lire en continu l’évolution de la pensée perecquienne du roman, des notes de lecture d’avant La Ligne Générale (neuf dans la NRF, trois dans Les Lettres Nouvelles) et de sa passion pour Henri Thomas, une longue étude de John Perkins, dans les conférences de Warwick et de Venise, une vraie Théorie d’ensemble, qui s’épanouit dans La chose, un inédit de 1967 sur le free jazz mais pas seulement – on y entend, à l’heure de sa cooptation à l’Oulipo, l’influence de L’œuvre ouverte d’Umberto Eco.

Autre manuscrit de jeunesse, sa Défense de Klee en 1959. À suivre aussi tout au long du livre, le malentendu avec Roland Barthes qui semble affaire de socialité autant que de théorie, et la douleur de Perec. En 1966 et 1967, à la suite des Choses, il accepte une commande d’Arts-Loisirs pour des Mythologies à la manière de Barthes. Les seize articles sont peu convaincants… À signaler encore les papiers de Cause commune, ainsi que, complémentaires du récent livre de Jean-Jacques Thomas et éclairant sur son rapport à l’art contemporain, 30 banalités idiosyncratiques sur la ville de New York, un inédit absolu. Enfin, un texte sur Richard Foreman, « Ô images vous suffisez à mon bonheur », paru dans La Quinzaine littéraire en 1973.

À son enseigne kafkaïenne, Joseph K, déjà éditeur perecquien (un livre d’hommage à Bernard Magné, le catalogue de l’exposition sur l’art contemporain de Perec en 2008), nous offre là une extraordinaire biographie de l’œuvre. Qui montre à quel point le second Perec, posthume, a fabriqué le premier, anthume : loin d’avoir « fait son temps » de 1965 à 1982, il a, sans le savoir, fait son temps : le nôtre.

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